Premières impressions à partir du visage

Introduction

 

Cette rubrique explore notre tendance à former des jugements sur des personnes à partir de leur visage, nous parlons alors de première impression à partir du visage. Particulièrement, cette rubrique a pour objectif de proposer une définition des premières impressions à partir du visage, et cherche à montrer comment ces dernières peuvent influencer nos jugements.

Les premières impressions à partir du visage désignent, dans la recherche en psychologie, les caractéristiques (p. ex., traits de personnalité) que nous attribuons à quelqu’un à partir de l’observation de son visage. Lorsque nous apercevons un nouveau visage, nous formons toutes et tous des premières impressions et nous avons tendance à les considérer comme vraies, même involontairement.

Exemple

Vous décidez de participer à une étude dans laquelle il vous est demandé de deviner le métier d’une personne à partir d’une photo. L’équipe de recherche vous présente le portrait suivant (Figure 1).

image président.png

Parmi la liste, quel est, selon vous, le métier de cette personne ?

  • Agriculteur

  • Luthier

  • Ouvrier

  • Médecin

  • Commerçant 

  • Président

  • Professeur d’université

Figure 1 Visage présenté pendant l'expérimentation. Image tirée de Todorov (2017).

En vous basant sur la tenue vestimentaire de cette personne, vous avez peut-être exclu les réponses «_agriculteur », « luthier », « ouvrier », voire « commerçant » et vous en avez déduit que ce monsieur appartient probablement à une catégorie socioprofessionnelle diplômée de l’université. Vous vous êtes probablement aussi basé-e sur l’observation du visage de cette personne pour formuler votre réponse [1, 2].

 

Au-delà de la question qui vous est posée, il est probable qu’en apercevant ce visage, vous ayez eu une impression particulière de ce monsieur : vous avez peut-être trouvé qu’il avait un air rigoureux, sévère, ou compétent, par exemple [2, 3].

Peut-être avez-vous reconnu ce visage ? Il s’agit du Président Warren, 29e président des États-Unis. À cette époque, la physiognomonie - c’est-à-dire l’étude des visages pour déterminer le caractère de quelqu’un - était en vogue et pratiquée par des physionomistes. Les physionomistes de l’époque ont décrit Warren comme un homme d’esprit, avec un intellect scientifique. On prédisait alors qu’il serait le meilleur président que les États-Unis n’aient jamais eu. Pourtant, les historien-nes le considèrent aujourd’hui comme l’un des pires présidents des États-Unis : débauche, corruption, scandales… [2].

Cet exemple illustre que, lorsque nous percevons un visage, nous avons tendance à générer des impressions à partir de celui-ci : nous prêtons des traits et des caractéristiques (par exemple, des traits de personnalité) à une personne juste à partir de son visage. De plus, l’exemple montre que nous pouvons utiliser ces impressions pour formuler des jugements (par exemple : « il a l’air compétent, sévère, alors il doit avoir un travail qui implique de lourdes responsabilités »).​

Heuristiques et premières impressions

L‘exemple du Président Warren, illustre comment nous utilisons nos impressions à partir du visage pour répondre à des questions complexes. Pour répondre à ces questions, nous avons recours à une heuristique. Une heuristique peut être définie comme un « raccourci » utilisé afin de répondre à une question complexe. Dans le cadre de l’exemple du Président Warren, nous n’avons pas suffisamment d’informations à disposition pour formuler une réponse certaine quant à sa profession. Alors, pour répondre à la question, nous utilisons les éléments qui sont à notre disposition : sa tenue vestimentaire et l’impression que son visage génère. Cet exemple nous montre comment les heuristiques nous permettent de former des jugements uniquement à partir des informations qui sont immédiatement accessibles.

Effectivement, certaines informations sont plus susceptibles d’être utilisées dans les heuristiques car elles sont directement accessibles dans notre environnement ou dans notre mémoire. Ainsi, lorsque nous avons recours à une heuristique, il est plus probable que nous utilisions ces informations facilement accessibles pour formuler notre jugement [4].

Certains types d’informations sont considérés comme systématiquement plus accessibles, c’est-à-dire qu’il n’est pas nécessaire de faire un effort pour y avoir accès. Nous pouvons penser aux informations que nous percevons avec nos sens, mais aussi aux informations que nous avons stockées en mémoire [4].

Les premières impressions représentent une catégorie d’information particulièrement accessible [5]. Effectivement, pour qu’une information traitée par notre cerveau arrive à notre conscience, nous considérons généralement que 120 millisecondes sont nécessaires [6]. Toutefois, lorsque nous étudions le temps dont nous avons besoin pour formuler une première impression à partir d’un visage, seulement 34 millisecondes seraient nécessaires, ce qui suggère que les premières impressions ne sont pas un phénomène conscient [7]. De plus, nous ne sommes pas capables d’empêcher la production d’impressions à partir du visage. Cela suggère que la formation d’impressions est aussi un processus qui se produit de manière rapide et automatique. Ainsi, les premières impressions sont des informations particulièrement accessibles que nous pouvons utiliser lorsque nous avons recours à une heuristique pour formuler un jugement.

En résumé...

Lorsque nous sommes exposé-es à un visage, nous formons rapidement une première impression de celui-ci. Nous produirions ces premières impressions de manière automatique, sans en avoir conscience et nous ne pourrions pas les inhiber. De plus, elles seraient particulièrement accessibles, c’est-à-dire que nous pouvons y avoir accès sans devoir fournir un effort cognitif. Elles pourraient alors être utilisées comme heuristique pour répondre à des questions complexes. 

Qu’est-ce qui détermine les premières impressions ?

Les caractéristiques faciales révèlent-elles vraiment la personnalité d’une personne ? Cette croyance a traversé l’histoire : d’Aristote aux physionomistes du XVIIIe siècle [2].

Les visages, et particulièrement les informations qu’ils transmettent, ont attiré l’attention des premières recherches en psychologie, que ce soit sur la détection d’émotions ou la déduction de traits de personnalité. Aujourd’hui, la recherche s’est détachée de l’idée que le visage traduirait les caractéristiques internes d’une personne, autres que ses émotions. En tenant pour acquis que les visages ne traduisent pas la personnalité, les recherches se focalisent plutôt sur les mécanismes qui mènent à formuler nos jugements à partir du visage. Nous parlons ici de formation d’impressions [5, 8].

Dans les parties qui suivent, nous discutons des origines sociales et perceptives des premières impressions à partir du visage. Les premières impressions à partir du visage relèvent à la fois d’un phénomène perceptif (c’est-à-dire, qui relève de nos sens) mais aussi d’un phénomène social, car leur signification et leur influence sont, en partie, apprises et partagées au sein des groupes sociaux.

Origines sociales

Certaines théories de la perception suggèrent que nous percevons dans le but d’agir [8]. Notre perception ne transcrirait pas simplement le monde extérieur mais nous permettrait d’identifier certaines informations servant à produire une action. Certain-es chercheur-es se questionnent sur la perception du monde social. Ces chercheur-es s’intéressent spécifiquement aux informations dans l’apparence d’une personne, dans sa manière de parler etc., qui communiquent ses intentions ou ses émotions, par exemple, mais qui qualifient aussi la relation que nous entretenons avec elle (p. ex., relation amicale, familiale, professionnelle, etc.). Dans ce cadre, les visages communiqueraient des informations qui orienteraient l’action (p. ex., percevoir un visage apeuré et en conséquence se mettre sur ses gardes). Bien que nous discutions ici uniquement de la perception des visages, il est important de noter que les visages ne sont pas la seule source d’informations possible pour guider notre action lors d’une interaction sociale.

Lorsque nous percevons un visage, nous pouvons distinguer différents types d’informations qui nous renseignent sur la personne et sur la situation (par exemple, la classe d’âge, l’appartenance à un groupe de population, ou l’expression émotionnelle) [6]. Cette capacité à détecter et à interpréter des informations à partir du visage peut être innée mais aussi acquise au cours de la vie. À titre d’exemple, les enfants sont particulièrement sensibles aux visages d’adultes alors que les adolescents et les adultes sont plus sensibles aux visages de leurs pairs [9]. Particulièrement, à partir de l’adolescence les informations liées à la détection des pairs sont priorisées, alors que chez les enfants, c’est la détection des aidants (par exemple, les figures parentales) qui est prioritaire. Effectivement, les enfants étant encore largement dépendants de leurs aidants, cette priorisation de l’information serait adaptative : en cas de problème, l’enfant aura probablement besoin d’un adulte. Pouvoir identifier rapidement un adulte est alors une priorité. Cette sensibilité aux visages d’adulte peut permettre à l’enfant de gagner du temps, ce qui est crucial dans des situations dangereuses. Par ailleurs, à partir de l’adolescence, les enfants s’autonomisent et tendent à s’appuyer davantage sur leur groupe de pairs plutôt que sur leurs aidants. Le développement d’une plus grande sensibilité aux visages des pairs est associé à une plus grande inclinaison envers la recherche et l’identification de personnes de confiance, d’amitiés loyales mais aussi de futur-es partenaires amoureux. 

 

Ainsi, lors d’une interlocution, le visage peut fournir des informations qui nous aident à comprendre le contexte de notre interlocuteur-trice et facilite la communication. En résumé, l’information que nous extrayons et que nous interprétons à partir du visage peut dépendre de notre âge (par exemple, bébé versus adolescent-e) mais aussi de nos buts sociaux (par exemple, besoin d’aide) [8].

Cette sensibilité à certains indices faciaux peut mener à des perceptions erronées lorsque les informations auxquelles nous sommes exposé-es sont incomplètes ou appauvries. Effectivement, nous pouvons être confronté-es à des situations durant lesquelles les informations disponibles dans l’environnement sont partielles ou incomplètes et où nous voulons néanmoins formuler un jugement certain. Par exemple, vous percevez que votre amie semble triste. Toutefois, vous n’avez pas d’autre information que son expression faciale pour justifier votre impression. Vous êtes alors dans une situation dans laquelle les informations sont incomplètes pour formuler votre jugement. On parle alors d’informations appauvries [6].

L’apparition et le maintien des impressions à partir du visage dans des contextes où l’information est appauvrie peuvent s’expliquer de manière adaptative : si vous voyez arriver en courant une personne qui vous parait apeurée, vous aurez tendance à être sur vos gardes. S’il ne se passe rien, alors votre réaction n’aura aucune conséquence. Toutefois, si un évènement se produit, vous aurez besoin de moins de temps pour réagir que si vous n’aviez pas considéré votre impression. Dans cette perspective, il est avantageux (c’est-à-dire, adaptatif) de produire des jugements rapides, même si l’information est incomplète, puisque les conséquences de ne pas produire le jugement à propos d’une situation dangereuse pourraient être désastreuses, voire fatales.

Toutefois, les situations dans lesquelles les informations sont appauvries peuvent mener à des perceptions biaisées. Des informations qui sont habituellement adéquatement perçues à partir des visages peuvent mener à un phénomène de surgénéralisation. Prenons un exemple : la modulation de nos comportements face à un bébé est adaptative, c’est-à-dire que lorsque nous sommes face à un bébé, nous avons tendance à adopter une position protectrice, à inhiber notre agressivité. Cette modulation est adaptative car elle permet de favoriser le bon développement de l’enfant (et plus globalement sa survie). Toutefois, pour pouvoir moduler notre comportement, nous devons être capables de reconnaitre les informations qui indiquent que nous sommes face à un bébé. Entre autres, le visage permet cette indication [1]. La perception de certaines informations clés sur le visage des bébés, comme des grands yeux, les proportions du visage ou la forme de la tête déclencherait alors les comportements protecteurs et l’inhibition de l’agressivité. La réaction produite par les visages de bébé serait tellement forte, qu’elle pourrait être provoquée par la perception de certaines de ces informations sur des visages d’adultes. Il s’agit du phénomène de surgénéralisation puisqu’on généralise l’impression provoquée par les traits de nourrissons à des adultes. Ainsi, un visage d’adulte qui présente des caractéristiques faciales similaires à celles d’un bébé, pourrait induire la perception d’une personne vulnérable ou plus soumise, tout comme c’est le cas lorsque nous percevons un visage de bébé.

En résumé...

Ces premiers éléments explicatifs nous permettent de comprendre l’origine sociale des premières impressions : les informations que nous extrayons à partir des visages orientent notre action lors d’interactions sociales. Plus précisément, l’interprétation des informations extraites à partir du visage, nous permet de prêter à autrui certaines caractéristiques (p. ex., des intentions, des émotions mais aussi la nature de la relation entretenue). L’apprentissage de la signification de ces informations peut être inné mais aussi acquis durant notre vie et selon nos objectifs sociaux [8].

Origines Perceptives

Il existe une certaine constance dans nos jugements [10], c’est-à-dire que nous aurions toutes et tous, de manière générale, les mêmes premières impressions à partir du visage. Cette constance suggère qu’au-delà de la signification sociale des informations que nous extrayons des visages, les premières impressions sont aussi liées à un phénomène perceptif. Ainsi, certaines configurations faciales provoqueraient systématiquement certaines premières impressions.

Certain-es chercheur-es ont essayé de déterminer quelles étaient ces configurations faciales. L’une des questions qui les intéresse est : quelles sont les caractéristiques faciales qui induisent une perception du visage comme étant plus dominant ou plus fiable ? Les chercheur-es ont identifié des facteurs susceptibles d’influencer les jugements de dominance et de fiabilité produits par des premières impressions à partir du visage. Ils ont découvert qu’en faisant varier les caractéristiques liées à la dominance et à la fiabilité ils pouvaient générer une impression particulière, et ce à une certaine intensité. Par exemple, il est démontré qu’une mâchoire carrée induit une impression plus forte de dominance, alors en faisant varier la forme de la mâchoire (plus ou moins carrée), nous faisons varier l’impression de dominance [10].

Les variations d’impressions que nous évoquons sont appelées dimensions. Ainsi, une dimension représente les variations des caractéristiques faciales qui déterminent une impression, pour en faire varier l’intensité. 

La figure ci-dessous montre des visages qui varient sur la dimension de la fiabilité. À qui préféreriez-vous prêter vos clés de voiture?

Figure 2 - Dimension de la fiabilité (de moins à plus fiable). Tiré de Oosterhof et Todorov (2011)

Il y a de grandes chances que votre choix se porte sur les visages de droite.

Pour construire leurs modèles, les chercheur-es se sont basé-es sur des visages générés à partir d’un ordinateur, qui sont émotionnellement neutres. Les visages neutres sont construits à partir des caractéristiques faciales de personnes lorsqu’elles n’expriment pas d’émotion. Il est important de noter que ce n’est pas parce que vous n’exprimez pas d’émotion, que vous serez perçu-e comme n’en exprimant pas (c’est tout l’objet des impressions à partir du visage).

En générant un grand nombre de visages neutres et en demandant à des participant-es de les évaluer selon la dimension d’intérêt, nous pouvons déterminer les caractéristiques faciales qui font varier les jugements. Une fois que nous connaissons ces caractéristiques, nous pouvons prendre un visage neutre, et ajuster ses caractéristiques faciales pour faire varier l’impression qu’il génère. La Figure 2 représente cette dernière étape.

Ainsi, l’évaluation de la fiabilité serait principalement basée sur la perception de caractéristiques ressemblant à des expressions émotionnelles. Plus le visage est perçu comme en colère, moins il apparait comme fiable (visage de gauche sur la figure). Inversement, plus le visage est perçu comme content, plus il est catégorisé comme fiable (visage de droite sur la figure) [5]. Il serait difficile de faire une liste exhaustive des variations de caractéristiques faciales, cependant, on peut constater que la forme de la bouche n’est pas la même pour chacun des visages : plus le visage est perçu comme étant fiable, plus la ligne entre les lèvres semble avoir une forme de « u », et réciproquement. Cette ligne en forme de « u » sur le visage fiable ressemble à celle d’une personne qui sourit, en conséquence nous avons une perception de ce visage comme celui d’une personne contente. Il s’agit là du phénomène de surgénéralisation des expressions émotionnelles que vous évoquions ci-dessus : nous percevons des caractéristiques faciales (par exemple, la ligne des lèvres en forme de « u ») qui ressemblent à des expressions émotionnelles (c’est-à-dire, la ligne des lèvres d’une personne contente) alors nous les généralisons comme si elles étaient vraies (c’est-à-dire, cette personne est contente).

Voyons maintenant la dimension de la dominance. Sur la figure ci-dessous : qui embaucheriez-vous pour être votre garde du corps ?

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Figure 3 - Dimension de la dominance (de moins à plus dominant). Tiré de Oosterhof et Todorov (2011)

À nouveau, votre choix se portera certainement sur le visage de droite.

Un visage masculin et mature sera perçu comme dominant, alors qu’un visage féminin avec des traits enfantins sera perçu comme peu dominant (visage de gauche sur la figure) [5].  La dominance étant associée à la force physique, la perception de la dominance indiquerait la capacité des personnes à pouvoir nous faire du mal [2].

À ce jour, sept autres dimensions ont été étudiées en plus de la dominance et de la fiabilité : la menace, l’attirance, la peur, la méchanceté, l’extraversion, la compétence et l’agréabilité [8].

Justesse des attributions sociales à partir du visage

Jusqu’ici nous avons étudié les processus qui nous amènent à formuler nos impressions des visages. Toutefois, nous n’avons pas tranché sur la justesse de celles-ci : nos premières impressions sont-elles fiables?

Bien que nous soyons généralement capables de déterminer des informations évidentes à partir de données visibles sur les visages (groupe de population, âge, etc.), les impressions de caractéristiques qui ne sont pas objectivement soutenues par le visage sont bien moins souvent justes (par exemple, les traits de personnalité) [5].

Toutefois, le débat n’est pas complètement tranché. Certaines études prétendent que nous sommes capables de déterminer l’orientation politique, sexuelle, la criminalité ainsi que d’autres traits internes à partir de photographies de visages. Ces études peuvent laisser sous-entendre que les visages laisseraient alors transparaitre des caractéristiques de notre être interne. Toutefois, ces travaux sont critiqués pour leur méthodologie qui, souvent, présente des défauts importants [5]. Par exemple, certaines études laissent visibles certains facteurs, comme la tenue vestimentaire des personnes sur les photos qu’elles présentent. En conséquence, les participant-es sont exposé-es à plusieurs informations : le visage et la tenue vestimentaire. Pourtant, nous savons que des facteurs comme les vêtements seraient suffisants pour déduire l’appartenance à une classe sociale ou l’orientation politique d’une personne, sans même avoir à observer le visage. Ainsi, si les jugements des participant-es sont justes, il n’est pas possible de savoir si cela est causé par les visages ou par la tenue vestimentaire. Pour l’instant, les expert-es sur le sujet considèrent qu’il n’y a pas de preuve adéquate pour démontrer que les impressions à partir du visage sont une source d’information fiable pour détecter des caractéristiques comme les traits de personnalité (p. ex., la fiabilité, l’agressivité, l’agréabilité), le niveau de compétence, l’orientation politique ou sexuelle, etc.

Nous pourrions penser que si nos premières impressions à partir du visage étaient valides, alors nous devrions être capables d’en faire bon usage lorsque cela est pertinent [5, 11]. Par exemple, prenons un scénario où l’on nous demande de déterminer l’orientation politique de certaines personnes à partir d’une photo. Pour ce faire, nous sommes informé-es de la distribution des orientations politiques dans le groupe de photos que nous allons voir (90% démocrates vs. 10% républicains). Nous devrions parvenir à classifier justement une partie des photos sans difficulté : si nous savons que le groupe est composé à 90% de démocrates et que nous répondons toujours démocrate alors nous devrions avoir 90% de réponses justes. Toutefois, de tels résultats sont très rares. Au contraire, les participant-es à des études semblables atteignent des taux de catégorisation beaucoup plus faibles que s’ils et elles avaient utilisé la stratégie de la réponse fixe par exemple. Ceci suggère que les participant-es utilisent trop fortement leurs premières impressions pour formuler leur jugement et que celles-ci les induisent en erreur. Les informations objectives, comme l’appartenance à certains groupes démographiques (p. ex., classe d’âge), sont relativement accessibles dans notre quotidien. Ils fournissent des informations qui sont plus fiables que nos premières impressions. Ainsi, nous aurions plutôt intérêt à négliger nos premières impressions pour nous focaliser sur des indicateurs plus fiables [11].

De plus, notre capacité à juger de la justesse de nos jugements - appelée méta-justesse - semble limitée. Effectivement, si nous demandons à des participant-es de catégoriser des visages selon des professions et qu’il est demandé par la suite de juger de leur propre performance, les personnes ne parviennent pas à prédire pour quelles photos elles étaient plus susceptibles d’avoir donné une bonne réponse [5]. De plus, les participant-es qui étaient plus confiant-es dans leur performance globale n’avaient pas mieux réussi que celles et ceux qui étaient moins confiant-es. Ce faible niveau de méta-justesse suggère que nous ne sommes pas capables de détecter la justesse de nos premières impressions cela même quand elles nous mènent à un jugement faux [5].

Finalement, même si nous parvenions à obtenir la preuve que certaines caractéristiques faciales sont associées à certains traits de personnalité, la preuve ne démontrera pas nécessairement l’existence d’un lien de causalité entre la personnalité et la morphologie du visage [5]. Admettons qu’il soit démontré que les personnes perçues comme dominantes ont plus souvent des comportements violents. Ceci ne démontrerait pas nécessairement un trait de leur propre personnalité, puisque leur violence pourrait être expliquée par les comportements adoptés par autrui en leur compagnie. En d’autres termes, si nous percevons un visage dominant, nous pourrions avoir tendance à réagir de façon plus agressive face à la menace perçue, « forçant » aussi la personne à répondre avec violence. Cela viendrait confirmer le stéréotype qui associe le visage dominant à des comportements violents (c’est la notion de prophétie autoréalisatrice) [5].

Ainsi, bien que le débat perdure, il semble que nous ne devrions pas nous baser sur nos premières impressions à partir du visage pour déduire des caractéristiques internes aux individus. Toutefois, il semble qu’elles puissent avoir une influence importante dans nos jugements. Dans la prochaine partie, nous détaillons les conséquences des premières impressions à partir du visage dans notre quotidien.

En résumé...

Nos premières impressions sont particulièrement accessibles lors d’un jugement heuristique et nous avons tendance à nous baser sur celles-ci pour formuler notre jugement.  La formation de nos premières impressions a des origines sociales et perceptives_: lorsque nous sommes exposé-es à des informations appauvries, nous surgénéralisons nos connaissances (par exemple, nos connaissances sur les visages exprimant des émotions) aux personnes présentant des caractéristiques faciales similaires. De plus, certains déterminants perceptifs, et plus précisément certaines configurations faciales génèrent des impressions particulières (par exemple, la dominance et la fiabilité). Finalement, les jugements que nous formulons à partir de nos premières impressions sont peu fiables, voire biaisés.

Conséquences sociales des jugements à partir du visage

Si nos premières impressions à partir du visage ne sont pas fiables, alors nous devrions nous questionner sur leurs conséquences et nous demander à quel point celles-ci influencent nos jugements quotidiens.

En 2005, Todorov et ses collègues [12] ont testé l’hypothèse selon laquelle les premières impressions à partir du visage ont des conséquences sur des évènements sociaux. Pour ce faire, les chercheurs ont demandé à des participant-es qui ne connaissent pas les candidats (deux hommes) – de juger de la compétence de finalistes aux élections du Sénat américain de 2002 et 2004 à partir de leur visage. Les résultats sont stupéfiants : dans 72% des cas, le candidat jugé comme le plus compétent était l’actuel vainqueur des élections – et ce jugement était basé uniquement sur son visage ! Autre point étonnant, plus la différence de perception de compétence entre les candidat-es était importante plus les l’écart entre les votes étaient importants. Il est important de souligner que cette étude ne conclut pas sur la compétence des candidats mais plutôt sur l’influence des premières impressions à partir du visage sur le choix de vote des électeurs. Ainsi, cette étude suggère que nos premières impressions peuvent influencer des décisions importantes comme le choix de nos représentant-es politiques. Ces résultats ont d’ailleurs été reproduits plusieurs fois, et renforcent ces conclusions [13].

Au-delà des résultats aux élections, de nombreuses études ont été conduites pour comprendre les conséquences des premières impressions à partir du visage. Voici une synthèse de certaines de leurs conclusions :

Le rang militaire est corrélé à l’impression de dominance du visage [14].

Les personnes qui paraissent plus compétentes et dominantes arrivent plus facilement à la tête de grandes entreprises et reçoivent des salaires plus élevés que leurs collègues, même si elles ne sont pas plus performantes [15].

Des participant-es auront moins tendance à faire confiance aux personnes dont le visage paraît moins fiable, et ce même si leurs comportements indiquent qu’ils sont fiables [16].

Dans une autre perspective, avec des conséquences plus importantes, la fiabilité du visage d’un-e prévenu-e influe sur la décision des juré-es responsables de juger de sa culpabilité. L’effet est maintenu même chez les participant-es endossant des valeurs de justice et d’équité [17].

Finalement, la fiabilité du visage des patient-es fait varier de façon significative l’inclinaison des professionnel-les de santé à prendre soin de ces patient-es [18].

Sur une note plus positive, les premières impressions influencent moins les jugements des professionnel-les avec plus d’expérience que les novices [18]. Ce dernier point permet de nuancer l’impact des premières impressions dans notre vie quotidienne. Effectivement, que ce soit pour les professionnel-les de santé ou pour les électeur-trices, il semble que l’expertise diminue l’influence des premières impressions. Si nous prenons l’exemple des élections, il semble que les personnes qui ont des connaissances en politique sont moins susceptibles d’être biaisées par leurs premières impressions à partir du visage [5].

Conclusion

Nous connaissons tous l’adage : «_l’habit ne fait pas le moine_» ou «_il ne faut pas juger un livre par sa couverture_». Cependant, malgré ces avertissements, il semble que nous ne pouvons résister à la tentation de prêter aux autres des caractéristiques basées sur leur apparence. Les premières impressions à partir du visage en sont la démonstration.

Dans cette rubrique nous avons vu comment les premières impressions à partir du visage pouvaient interférer dans nos jugements quotidiens et avoir des conséquences dans nos vies. Particulièrement, nous avons vu comment les premières impressions à partir du visage étaient accessibles lors de la formulation d’un jugement heuristique : lorsque nous devons répondre à une question complexe (par exemple, pour qui dois-je voter_?), nous nous basons sur ces impressions pour formuler nos jugements même si celles-ci sont douteuses. Finalement, leurs conséquences peuvent être importantes, comme nous l’avons vu ci-dessus avec l’exemple des élections.

Il semble important de souligner que ces processus sont automatiques, inconscients et partagés par toutes et tous. Nous ne pouvons les contrôler mais nous pouvons être conscient-e de leur existence. Alors, comment faire pour tenter de réduire l’influence des premières impressions à partir du visage sur nos jugements_? Comme expliqué plus haut, il semble que l’expertise réduise le biais. Alors, à défaut d’être expert-es, nous pouvons nous assurer de baser nos choix, comme nos comportements de vote, sur des preuves objectives, comme les programmes politiques.

Références

[1] Zebrowitz, Leslie A. (1998). Reading Faces Window to the Soul. Westview Press.

[2] Todorov, Alexander B. (2017). Face Value the Irresistible Influence of First Impressions. Princeton University Press.

[3] Willis, Janine & Alexander B. Todorov (2006). First impressions. Psychological Science 17(7), 592–98.

 

[4] Kahneman, Daniel & Shane Frederick (2002). Representativeness revisited: Attribute substitution in intuitive judgment. In Gilovich Thomas & Dale Griffin (Eds.). Heuristics and Biases: the psychology of intuitive judgement, 49-81. Cambridge University Press.

 

[5] Todorov, Alexander, Christopher Y. Olivola, Ron Dotsch & Peter Mende-Siedlecki (2015). Social attributions from faces: Determinants, consequences, accuracy, and functional significance. Annual Review of Psychology 66(1), 519-545.

 

[6] Lamme, Victor A. (2010). How neuroscience will change our view on consciousness. Cognitive Neuroscience 1(3), 204–220.

 

[7] Todorov, Alexander, Manish Pakrashi & Nikolaas N. Oosterhof (2010). Evaluating faces on trustworthiness after minimal time exposure. Social Cognition 27(6), 813–33.

 

[8] Zebrowitz, Leslie A. (2011). Ecological and social approaches to face perception. In Rhodes Gillian, Andy Calder, Mark Johnson & James Haxby (Eds.). Oxford Handbook of Face perception, 1-20. Oxford Handbooks Online.

 

[9] Picci, Giorgia & Suzanne Scherf (2016). From caregivers to peers: Puberty shapes human face perception. Psychological Science 27(11), 1461-1473.

 

[10] Oosterhof, N. Nikolaas & Alexander Todorov (2008). The functional basis of face evaluation. Proceedings of The National Academy of Sciences 105(32), 11087-11092.

 

[11] Olivola, Christopher Y. & Alexander Todorov (2010). Fooled by first impressions? Reexamining the diagnostic value of appearance-based inferences. Journal of Experimental Social Psychology 46(2), 315–24.

 

[12] Todorov, Alexander, Mandisodza Anesu, Goren Amir & Crystal C. Hall (2005). Inferences of competence from faces predict election outcomes. Science 308(5728), 1623–1626.

 

[13] Chen, Fang Fang, Yiming Jing & Jeong Min Lee (2005). The looks of a leader: Competent and trustworthy, but not dominant. Journal of Experimental Social Psychology 51, 27-33.

 

[14] Mazur, Allan, Julie Mazur & Caroline Keating (1984). Military rank attainment of a West Point class: Effects of cadets' physical features. American Journal of Sociology 90(1), 125-150.

 

[15] Graham, John R., Campbell R. Harvey & Manju Puri (2017). A corporate beauty contest. Management Science 63(9), 3044–3056.

 

[16] Rezlescu, Constantin, Brad Duchaine, Christopher Y. Olivola & Nick Chater (2012). Unfakeable facial configurations affect strategic choices in trust games with or without information about past behavior. PLoS ONE 7(3), e34293.

 

[17] Porter, Stephen, Leanne ten Brinke & Chantal Gustaw (2010). Dangerous decisions: The impact of first impressions of trustworthiness on the evaluation of legal evidence and defendant culpability. Psychology, Crime & Law 16(6), 477–491.

 

[18] Mattarozzi, Katia, Valentina Colonnello, Francesco De Gioia & Alexander Todorov (2017). I care, even after the first impression: Facial appearance-based evaluations in healthcare context. Social Science & Medicine 182, 68–72.

L'auteur

Gaëtan Béghin, M. Ps., Candidat au Ph.D. / D.Psy, Laboratoire des Processus de Raisonnement, Université du Québec à Montréal.

Citer cette entrée

Béghin, G. (2021). Premières impressions à partir du visage. Dans E. Gagnon-St-Pierre, C. Gratton, & E. Muszynski (Eds). Raccourcis : Guide pratique des biais cognitifs. En ligne : www.shortcogs.com